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L’Afrique peut-elle devenir une famille ?
Gaza, xénophobie sud-africaine et le test moral du panafricanisme
Une nation peut avoir raison à La Haye et tort dans ses rues.
C’est la contradiction douloureuse devant laquelle l’Afrique du Sud se trouve aujourd’hui. D’un côté, Pretoria s’est présentée devant la Cour internationale de Justice pour accuser Israël de violations de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide dans la bande de Gaza. Pour beaucoup de peuples du Sud global, ce geste a représenté un acte de courage moral : une puissance africaine osait rappeler au monde que la vie palestinienne ne vaut pas moins que la vie occidentale, israélienne, ukrainienne ou africaine.
Mais de l’autre côté, cette même Afrique du Sud peine à protéger des Africains migrants sur son propre territoire. Des Mozambicains, des Zimbabwéens, des Malawites, des Congolais, des Nigérians, des Somaliens, des Ghanéens et d’autres Africains vivent dans la peur des attaques xénophobes, des expulsions populaires, des pillages, des intimidations et des discours qui les transforment en boucs émissaires. Le paradoxe est violent : un pays qui invoque la justice internationale pour défendre des victimes lointaines semble parfois incapable de garantir la sécurité humaine de victimes africaines proches, visibles, pauvres et vulnérables.
Il faut être juste : la situation à Gaza et la xénophobie sud-africaine ne sont pas juridiquement identiques. Le génocide est un crime précis en droit international, qui suppose une intention spécifique de détruire, en tout ou en partie, un groupe protégé. La xénophobie relève d’un autre registre juridique et politique. Mais moralement, la question demeure : peut-on défendre la dignité humaine devant les juges du monde tout en laissant des Africains être humiliés, menacés ou chassés dans les quartiers populaires ?
Cette question n’est pas une attaque contre la solidarité sud-africaine envers les Palestiniens. Au contraire, elle invite à l’élargir. Si la dignité humaine est universelle, elle ne doit pas s’arrêter à Gaza. Elle doit aussi commencer à Johannesburg, Durban, Pretoria, Cape Town, Soweto, Alexandra, Diepsloot et dans toutes les communautés où des migrants africains vivent avec la peur au ventre.
La crédibilité morale commence à la maison.
Depuis des décennies, l’Afrique parle d’unité. Elle invoque Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Julius Nyerere, Thomas Sankara, Nelson Mandela et d’autres figures qui ont rêvé d’un continent debout, solidaire et maître de son destin. L’Union africaine parle d’une Afrique intégrée, prospère et pacifique, conduite par ses propres citoyens. La Zone de libre-échange continentale africaine promet un marché unique des biens et des services, facilité par la circulation des personnes.
Mais que signifie un marché unique si l’Africain lui-même n’est pas accueilli comme frère ? Que signifie la libre circulation des marchandises si le commerçant africain est traité comme une menace ? Que signifie l’intégration continentale si un migrant africain doit prouver chaque matin qu’il mérite de respirer dans un autre pays africain ?
L’Afrique aime parfois l’Afrique comme idée, mais maltraite les Africains comme personnes.
Voilà le vrai scandale.
Bien sûr, aucun pays sérieux ne peut vivre sans politique migratoire. L’Afrique du Sud a le droit de contrôler ses frontières, d’enregistrer les étrangers, de combattre les réseaux criminels, de sanctionner les employeurs qui exploitent des travailleurs sans papiers et de protéger ses citoyens. Un panafricanisme adulte ne consiste pas à nier les tensions sociales, les pressions sur les services publics, le chômage, la criminalité ou les failles administratives.
Mais le contrôle migratoire n’est pas la xénophobie. L’État de droit n’est pas la chasse à l’homme. Une politique migratoire n’est pas une permission donnée aux foules pour intimider, piller ou humilier. Il y a une différence fondamentale entre appliquer la loi et abandonner la loi à la colère populaire.
Lorsque des groupes de citoyens se donnent le droit de vérifier les papiers des étrangers, de fermer leurs boutiques, de bloquer leur accès aux soins, de les chasser des quartiers ou de les menacer physiquement, ce n’est plus la souveraineté nationale. C’est l’effondrement de l’État. C’est le moment où la République recule et où la foule devient juge, policier, procureur et bourreau.
La xénophobie sud-africaine révèle aussi une hypocrisie plus profonde. Dans plusieurs cas, ce n’est pas l’étranger en général qui est ciblé. C’est surtout l’Africain noir pauvre. C’est pourquoi il faut parler non seulement de xénophobie, mais aussi d’afrophobie.
L’Européen riche devient “expatrié”. L’investisseur asiatique devient “partenaire économique”. L’homme d’affaires arabe devient “entrepreneur international”. Mais l’Africain pauvre devient “problème”, “criminel”, “envahisseur”, “charge sociale”. Le vocabulaire lui-même trahit notre blessure coloniale. Il montre que nous avons parfois intériorisé une hiérarchie dans laquelle l’étranger puissant est respecté, tandis que l’Africain vulnérable est méprisé.
C’est l’une des grandes tragédies postcoloniales : l’Afrique a parfois appris à se regarder avec les yeux de ceux qui l’ont dominée.
L’afrophobie est donc plus qu’une violence sociale. C’est une crise de conscience. Elle dit à l’Africain : “Tu es mon frère dans les chansons, les discours et les cérémonies officielles, mais tu deviens mon ennemi lorsque tu cherches du pain dans ma rue.” Elle applaudit l’unité africaine au sommet de l’Union africaine, mais elle la brûle dans les marchés populaires. Elle célèbre Mandela dans les musées, mais elle oublie que Mandela lui-même fut porté par une lutte continentale.
L’Afrique du Sud démocratique n’est pas née seule. Pendant la lutte contre l’apartheid, plusieurs pays africains ont accueilli des exilés, soutenu des mouvements de libération, permis des bases politiques, offert des espaces diplomatiques, subi des représailles économiques et parfois payé de leur propre sécurité pour soutenir la cause sud-africaine. Les États de la ligne de front — comme la Tanzanie, la Zambie, l’Angola, le Mozambique, le Botswana, le Lesotho, le Zimbabwe et d’autres — ont compris que l’apartheid n’était pas seulement un problème sud-africain, mais une blessure africaine.
C’est pourquoi chaque attaque contre un Africain migrant sur le sol sud-africain n’est pas seulement un problème de sécurité publique. C’est une insulte à la mémoire continentale.
Mais cette crise ne concerne pas seulement l’Afrique du Sud. Elle concerne toute l’Afrique. Les Congolais ont leurs propres démons identitaires. Les Ivoiriens ont connu les blessures de l’ivoirité. Les Maghrébins maltraitent parfois des migrants subsahariens. Des Africains qui fuient la guerre, la pauvreté ou la dictature peuvent être humiliés par d’autres Africains qui, eux aussi, portent les cicatrices du colonialisme, de la mauvaise gouvernance et des économies brisées.
Le problème n’est donc pas seulement sud-africain. Il est continental.
L’Afrique rêve d’unité, mais elle vit encore trop souvent dans la peur de l’autre Africain. Elle veut devenir un bloc géopolitique, mais elle fragmente ses peuples avec des frontières héritées de Berlin. Elle parle de souveraineté, mais elle laisse la corruption, le chômage, l’injustice et l’insécurité transformer les migrants en cibles faciles. Elle veut peser dans le monde, mais elle peine à protéger la dignité de ceux qui n’ont que leur corps, leur accent et leur courage pour survivre.
Alors, l’unité africaine est-elle encore possible ?
Oui. Mais elle ne viendra pas automatiquement. Elle ne viendra pas parce que nous avons le même continent sur nos cartes scolaires. Elle ne viendra pas parce que nos dirigeants portent les mêmes habits diplomatiques. Elle ne viendra pas parce que nous chantons les mêmes slogans pendant les cérémonies officielles. Elle viendra seulement si l’Afrique accepte de transformer le panafricanisme en institutions, en lois, en politiques publiques, en éducation civique et en protection concrète des personnes.
Il faut un panafricanisme adulte.
Un panafricanisme adulte ne nie pas les difficultés migratoires. Il ne prétend pas que tous les migrants respectent les lois. Il ne ferme pas les yeux sur les réseaux criminels, la pression sur les services publics ou l’exploitation du travail. Mais il refuse catégoriquement de confondre un problème administratif avec une permission morale de déshumaniser. Il sait qu’un migrant sans papiers reste un être humain. Il sait qu’un pauvre étranger n’est pas automatiquement un criminel. Il sait que la colère populaire, lorsqu’elle n’est pas guidée par la justice, devient facilement barbarie.
Un panafricanisme adulte exige aussi des États africains qu’ils cessent de produire des exilés. Car il faut le dire : si tant d’Africains quittent leur pays, ce n’est pas par plaisir. Beaucoup fuient la guerre, la mauvaise gouvernance, le chômage, la répression politique, l’effondrement économique ou l’absence d’avenir. Le migrant africain est souvent le symptôme vivant de l’échec des États africains. Le frapper, c’est punir la victime pour les crimes du système.
Mais l’unité africaine exige aussi une responsabilité des pays d’accueil. Accueillir ne signifie pas abandonner toute règle. Cela signifie gérer la migration avec intelligence, humanité et fermeté institutionnelle. Les États doivent savoir qui entre sur leur territoire, protéger les travailleurs locaux, empêcher l’exploitation, garantir les droits fondamentaux, punir les violences xénophobes et construire des politiques migratoires régionales cohérentes.
L’Afrique ne peut pas construire l’intégration continentale avec des discours ouverts et des rues fermées.
Dans ce contexte, les voix qui refusent de suivre la foule méritent d’être entendues. Lorsqu’un leader politique, malgré ses défauts, ose dire que les Africains migrants ne sont pas la cause principale du chômage, de la corruption, de l’effondrement des services publics ou de l’injustice économique, il devient peut-être ce que Henry David Thoreau appelait “a majority of one” — une majorité d’un seul. Une personne peut être moralement majoritaire même lorsqu’elle est politiquement minoritaire, si elle refuse de sacrifier la vérité à la popularité.
C’est le test de tout leadership : savoir dire non à la haine quand la haine rapporte des voix.
Il y a ici une leçon particulière pour l’Afrique du Sud. Si Pretoria veut être une voix crédible de justice internationale, elle doit aussi devenir une voix crédible de justice intérieure. On ne peut pas seulement invoquer le droit international quand les victimes sont loin. Il faut aussi protéger le droit humain quand les victimes sont proches, pauvres, noires et africaines.
Ce n’est pas une invitation à abandonner Gaza. C’est une invitation à élargir la cohérence. La cause palestinienne et la cause des migrants africains ne devraient pas être opposées. Elles relèvent toutes deux d’un même principe : la dignité humaine ne doit pas dépendre de la puissance, de la nationalité, de la couleur du passeport ou de l’utilité économique d’une personne.
Si l’Afrique du Sud peut dire au monde que les Palestiniens ne doivent pas être déshumanisés, elle doit aussi dire à ses propres citoyens que les Africains migrants ne doivent pas être déshumanisés. Si elle peut demander des mesures devant une cour internationale, elle doit aussi imposer des mesures concrètes dans ses quartiers. Si elle peut parler au nom des victimes de Gaza, elle doit aussi écouter les cris des familles africaines cachées dans la peur à l’intérieur de ses frontières.
C’est cela, la cohérence morale.
L’Afrique peut devenir une famille. Mais une famille ne se mesure pas à ce qu’elle proclame pendant les cérémonies. Elle se mesure à la manière dont elle traite le membre le plus vulnérable lorsqu’il frappe à la porte.
Aujourd’hui, l’Africain migrant frappe à la porte de l’Afrique. Parfois, il ne demande pas grand-chose : un coin pour travailler, une boutique pour vendre, une école pour ses enfants, un quartier où dormir sans terreur, une chance de recommencer. S’il trouve devant lui non pas un frère, mais une foule en colère, alors notre panafricanisme est malade.
Et pourtant, tout n’est pas perdu. La crise sud-africaine peut devenir un tournant. Elle peut forcer l’Afrique à passer d’un panafricanisme romantique à un panafricanisme responsable. Elle peut rappeler aux gouvernements que l’unité africaine ne commence pas dans les palais présidentiels, mais dans les rues où les migrants vivent. Elle peut rappeler aux citoyens que les frontières africaines, souvent dessinées sans nous, ne doivent pas devenir des murs dans nos cœurs.
L’unité africaine ne sera pas parfaite. Elle sera difficile, lente, contestée, parfois douloureuse. Mais elle demeure possible si nous acceptons une vérité simple : aucun Africain ne devient moins humain parce qu’il traverse une frontière africaine.
La vraie question n’est donc pas seulement : l’Afrique peut-elle s’unir ?
La vraie question est plus intime, plus difficile, plus urgente : sommes-nous prêts à aimer l’Afrique assez concrètement pour protéger les Africains ?
Tant que la réponse sera hésitante, l’unité africaine restera une promesse inachevée. Mais le jour où un Africain pauvre pourra marcher, travailler, prier, vendre, étudier et vivre dans un autre pays africain sans craindre d’être traité comme un ennemi, alors l’Afrique aura commencé à devenir non seulement un continent, mais une famille.

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