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La majorité d’un seul : Malema, l’afrophobie et le piège africain du bouc émissaire

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La majorité d’un seul : Malema, l’afrophobie et le piège africain du bouc émissaire

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Tribune d’opinion

Il arrive parfois qu’un homme politique, malgré ses contradictions, ses excès et ses combats discutables, se retrouve du bon côté de l’histoire. Sur la question de la xénophobie en Afrique du Sud, Julius Malema semble incarner ce que Henry David Thoreau appelait “a majority of one” — une majorité d’un seul. Autrement dit, une personne peut avoir moralement raison même lorsqu’elle se tient seule contre la colère populaire, les calculs électoraux et les passions de la foule.

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La position de Malema mérite donc d’être prise au sérieux, non parce qu’il serait irréprochable, mais parce qu’il refuse ici une facilité dangereuse : faire des étrangers africains les boucs émissaires des échecs d’un État. Dans une Afrique du Sud marquée par un chômage officiel de plus de 32 % au premier trimestre 2026, avec une jeunesse encore plus durement touchée, la frustration sociale est réelle. La pauvreté est réelle. La criminalité est réelle. Les pressions sur les services publics sont réelles. Le sentiment d’abandon dans plusieurs communautés est réel.

Mais une souffrance réelle peut produire une mauvaise conclusion. Et la conclusion selon laquelle les migrants africains seraient la racine du mal sud-africain est une conclusion fausse, injuste et dangereuse.

Il faut le dire clairement : refuser la xénophobie ne signifie pas refuser le droit d’un État à contrôler ses frontières. Aucun pays sérieux ne peut fonctionner sans politique migratoire claire. L’Afrique du Sud a le droit d’enregistrer les étrangers, de lutter contre les réseaux criminels, de sanctionner les employeurs qui exploitent les travailleurs sans papiers et de protéger ses citoyens. Mais cela doit se faire par l’État de droit, non par la violence populaire. La loi doit remplacer la machette. L’administration doit remplacer la milice. La justice doit remplacer la vengeance.

La xénophobie ne crée pas d’emplois. Elle ne construit pas d’écoles. Elle ne répare pas les hôpitaux. Elle ne réforme pas l’administration publique. Elle ne met pas fin à la corruption. Elle ne redistribue pas la terre. Elle ne transforme pas une économie inégalitaire en économie inclusive. Elle ne fait que donner aux pauvres un autre pauvre à haïr.

Voilà pourquoi le débat sud-africain dépasse largement l’Afrique du Sud. Il parle à toute l’Afrique. Il révèle une blessure continentale : notre incapacité, parfois, à distinguer les causes réelles de nos crises des visages vulnérables sur lesquels nous projetons notre colère.

Mais il faut aller plus loin. Ce qui se passe en Afrique du Sud n’est pas seulement de la xenophobia au sens classique du terme. C’est souvent une forme d’Afro phobia, ou afrophobie : une hostilité dirigée principalement contre d’autres Africains noirs. C’est là que l’hypocrisie devient insupportable. Pourquoi la colère populaire vise-t-elle surtout les Africains noirs ? Pourquoi le petit commerçant congolais, le coiffeur zimbabwéen, le chauffeur mozambicain, le vendeur somalien ou le travailleur malawite devient-il l’image de “l’étranger dangereux”, alors que les Européens, les Asiatiques, les Arabes ou les grands investisseurs venus d’autres continents ne sont pas toujours perçus avec la même hostilité ?

Bien sûr, tous les immigrés ne vivent pas la même réalité. Certains arrivent avec du capital, des passeports puissants, des réseaux diplomatiques, des protections juridiques et des entreprises bien structurées. D’autres arrivent avec une valise, une histoire de guerre, un traumatisme politique, une famille à nourrir et une volonté farouche de survivre. Et ce sont souvent ces derniers — les plus visibles, les plus pauvres, les plus vulnérables — qui deviennent les cibles de la violence.

C’est pourquoi il faut nommer le problème avec précision. Quand la foule attaque principalement les Africains noirs, elle ne combat pas simplement “l’immigration”. Elle reproduit une hiérarchie coloniale dans laquelle l’Africain pauvre vaut moins que l’étranger riche. Elle accepte inconsciemment que l’argent blanchisse l’identité étrangère, pendant que la pauvreté la rend suspecte.

L’histoire africaine nous avertit pourtant : lorsqu’un pays s’attaque aux étrangers, il peut croire défendre sa souveraineté, mais il finit souvent par détruire sa propre économie. L’exemple de la zaïrianisation sous Mobutu Sese Seko reste l’un des plus puissants avertissements du continent.

En 1973, Mobutu lance la zaïrianisation. Officiellement, il s’agit de reprendre l’économie nationale des mains étrangères et de la remettre aux Zaïrois. Sur le papier, l’idée pouvait séduire. Après des décennies de colonialisme belge, qui aurait pu condamner le désir de souveraineté économique ? Qui aurait pu s’opposer au principe selon lequel les Congolais devaient contrôler les richesses du Congo ?

Mais entre le principe et la pratique, il y eut un gouffre. Des entreprises, des commerces, des plantations et des biens appartenant à des étrangers furent confisqués et redistribués à des proches du régime, à des politiciens, à des dignitaires et à des personnes loyales au pouvoir. Beaucoup n’avaient ni compétence managériale, ni expérience commerciale, ni vision productive. Ce qui devait être une politique de libération économique devint rapidement une machine de prédation.

On ne construisit pas une bourgeoisie nationale productive ; on fabriqua une classe de rentiers, de profiteurs et de prédateurs. Des réseaux commerciaux furent brisés. Des entreprises furent mal gérées. Les stocks furent vendus sans être renouvelés. Les investisseurs prirent peur. La corruption se normalisa. La méritocratie économique fut remplacée par la proximité avec le pouvoir. L’État ne protégeait plus la propriété ; il organisait sa redistribution clientéliste.

La zaïrianisation, présentée comme un acte de souveraineté, devint ainsi l’un des symboles de la maladie économique zaïroise. Elle n’a pas seulement affaibli l’économie ; elle a aussi enseigné à toute une génération que le pouvoir politique pouvait transformer le vol en patriotisme, l’incompétence en droit acquis, et la loyauté au régime en compétence économique.

Voilà la leçon que l’Afrique du Sud ne doit pas ignorer : on ne bâtit pas une économie forte sur le pillage, la peur et l’humiliation des étrangers. On ne crée pas la prospérité en brûlant les boutiques des migrants. On ne restaure pas la dignité nationale en détruisant les biens de ceux qui ont parfois fui la guerre, la pauvreté ou l’effondrement de leurs propres États.

La souveraineté économique est une chose noble. La xénophobie économique est une chose dangereuse. La première exige des institutions solides, une vision industrielle, une éducation de qualité, une politique fiscale juste, une justice indépendante, des infrastructures modernes et une lutte sérieuse contre la corruption. La seconde se contente de chercher un ennemi facile.

C’est ici que la position de Malema devient importante. Il rappelle, à sa manière, que la souffrance sud-africaine ne sera pas guérie par la haine anti-africaine. Demander combien d’emplois ont été créés après les attaques contre les étrangers est une question simple, mais elle va droit au cœur du problème. Après avoir chassé le migrant, que reste-t-il ? Le chômage reste. La corruption reste. L’inégalité reste. Les townships restent abandonnés. Les jeunes restent sans perspective. Les politiciens restent protégés. Les élites économiques restent intactes.

La xénophobie fonctionne donc comme une diversion politique. Elle transforme la frustration sociale en guerre horizontale : les pauvres contre les pauvres, les Noirs contre les Noirs, les Africains contre les Africains. Pendant ce temps, les structures profondes de l’injustice échappent à l’examen. Le migrant devient le coupable visible d’un système que personne ne veut vraiment réformer.

Un pays qui laisse des groupes de citoyens décider qui mérite de vivre dans un quartier, de vendre dans une rue ou de posséder une boutique n’est plus un État moderne. C’est une société qui abandonne le monopole légitime de la loi aux émotions collectives. Et lorsqu’un État abandonne ce terrain, personne n’est vraiment en sécurité — ni l’étranger aujourd’hui, ni le citoyen demain.

L’Afrique doit donc tirer une double leçon. Premièrement, les nations ne peuvent pas survivre sans mémoire historique. Le Zaïre de Mobutu a montré qu’une politique présentée comme patriotique peut devenir un désastre lorsqu’elle est capturée par la corruption, l’incompétence et le clientélisme. Deuxièmement, le panafricanisme ne peut pas être un slogan de conférence. Il doit devenir une éthique quotidienne. On ne peut pas célébrer l’unité africaine dans les discours et tolérer la chasse aux Africains dans les rues.

L’afrophobie est une blessure spirituelle du continent. Elle dit à l’Africain : “Tu es mon frère quand tu restes chez toi, mais tu deviens mon ennemi lorsque tu viens chercher du pain chez moi.” Cette contradiction est tragique. Car l’histoire africaine est une histoire de migrations, de royaumes connectés, de commerces transfrontaliers, de familles dispersées, de langues mélangées et de frontières imposées par Berlin, non par nos ancêtres.

Voilà pourquoi “a majority of one” prend ici tout son sens. Dans un moment où beaucoup préfèrent flatter la colère, Malema choisit de la contredire. Il ne gagne peut-être pas tous les applaudissements. Il ne gagne peut-être pas tous les votes. Mais il pose une question fondamentale : quelle Afrique voulons-nous devenir ?

Une Afrique qui pille le plus faible lorsqu’elle souffre ? Ou une Afrique qui réforme ses États, protège les droits, contrôle ses frontières avec dignité et refuse de transformer l’étranger africain en sacrifice politique ?

La zaïrianisation nous a appris qu’un pays peut détruire son économie au nom du nationalisme. La xénophobie sud-africaine risque de nous apprendre qu’un pays peut détruire son âme au nom de la sécurité. Dans les deux cas, le prix est trop élevé.

L’Afrique n’a pas besoin d’une guerre des pauvres contre les pauvres. Elle a besoin d’institutions courageuses, d’économies productives, de dirigeants responsables et d’un panafricanisme adulte — un panafricanisme capable de protéger les citoyens sans déshumaniser les migrants.

Car au bout du compte, la question n’est pas seulement de savoir si les étrangers doivent être régularisés, expulsés ou contrôlés. La vraie question est celle-ci : lorsque l’Africain rencontre un autre Africain en détresse, voit-il un frère, un concurrent ou un ennemi ?

La réponse à cette question dira beaucoup sur l’avenir du continent.

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Publié le10 juin 2026
Dernière mise à jour10 juin 2026
Auteur / contributeurKaziba Online
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