Dans les collines brumeuses du Sud-Kivu, là où le sol tremble encore sous le poids des souffrances d’un conflit sans fin, un nouveau rapport de Human Rights Watch vient rouvrir des plaies que Kinshasa peine à cicatriser.
Les milices dites « Wazalendo » — littéralement, les « patriotes » — sont accusées de meurtres, de tortures, de pillages et de recrutements forcés, souvent au vu et au su des forces régulières. La ligne de front contre le M23 semble de plus en plus floue, et avec elle, celle qui séparait jadis le défenseur du prédateur.
Officiellement, les Wazalendo sont des supplétifs, des volontaires armés levés pour protéger leurs villages face aux assauts répétés des rebelles pro-rwandais du M23. Dans la réalité, ils sont devenus une force parallèle, parfois mieux armée, souvent incontrôlée, qui étend son influence à mesure que l’autorité de l’État se délite.
Certains les appellent les « chiens de garde de la République », d’autres les assimilent à une nouvelle version des tristement célèbres Maï-Maï : imprégnés de croyances mystiques, de ressentiment ethnique et d’un nationalisme brûlant.
Les témoignages recueillis par les ONG sont glaçants : des jeunes garçons arrachés à leurs familles, enrôlés de force dans des unités semi-clandestines ; des civils exécutés pour avoir été accusés — sans preuves — de collusion avec le M23 ; des villages entiers vidés de leurs habitants, victimes de représailles collectives.
Le Sud-Kivu, déjà ravagé par les violences interethniques et les incursions étrangères, devient un laboratoire de la guerre totale, où les justifications patriotiques masquent des dynamiques de pouvoir, de terre, et de prédation.
Pourquoi l’armée congolaise continue-t-elle de fermer les yeux — ou pire, de coopérer — avec ces groupes armés ? Parce que l’État, affaibli, joue une dangereuse carte à double tranchant : sous-traiter la guerre à ceux qui connaissent le terrain, tout en évitant de se salir directement les mains.
C’est la même logique qui, ailleurs, a conduit à la prolifération des groupes d’autodéfense incontrôlés au Nigeria, au Burkina Faso ou encore en Centrafrique.
Mais le prix à payer est lourd. En légitimant ces milices, Kinshasa affaiblit sa propre autorité, délègue la violence à des acteurs incontrôlables, et compromet toute possibilité de réconciliation à long terme. Comment pacifier une région quand les prétendus sauveurs deviennent eux-mêmes les bourreaux ?
Comment reconstruire la confiance quand la population n’a plus de distinction claire entre les uniformes amis et ennemis ?
Ce qui se joue aujourd’hui dans le Sud-Kivu dépasse la simple question sécuritaire. Il s’agit d’un test historique pour l’État congolais : sera-t-il capable de restaurer un monopole légitime de la violence, fondé sur le droit et non sur la vengeance ? Ou laissera-t-il s’installer un nouvel ordre féodal, où chaque groupe armé se proclame défenseur de la patrie tout en pillant ses enfants ?
La réponse à cette question conditionnera l’avenir du Congo oriental — et peut-être bien au-delà. Car là où la République sous-traite sa souveraineté, elle abdique sa raison d’être. Et dans les murmures des victimes de ces « patriotes » déguisés, on entend déjà l’écho d’un pays qui se cherche encore un avenir juste, libre et véritablement souverain.
Source: Human Rights Watch
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