Le dollar est roi au Congo. La banque centrale veut le destituer — encore une fois
Depuis des décennies, le billet vert est la véritable monnaie du quotidien dans l’un des pays les plus pauvres mais les plus riches en ressources au monde. Une nouvelle interdiction du dollar en espèces vise à briser cette habitude. Mais peut-on forcer un peuple à avoir confiance en sa propre monnaie ?
À Kinshasa, ville de dix-sept millions d’âmes où les rues ont plus de nids-de-poule que de bitume et où un chauffeur de moto-taxi gagne moins en une journée qu’un café à Manhattan, le dollar est depuis longtemps le souverain silencieux. Il achète le pain.
Il paie le loyer. Il soudoye un policier. Le franc congolais, lui, n’est qu’un timide faire-valoir — une monnaie dont la valeur a été divisée par deux face au billet vert en un peu plus d’une décennie.
Jeudi, la Banque centrale du Congo a annoncé qu’elle allait tenter, une fois de plus, de tuer le dollar. Non pas par la persuasion, mais par décret. À partir du 9 avril 2027, plus aucune transaction en espèces en devises étrangères ne sera autorisée. Plus de dollars dans la paume d’un vendeur. Plus de billets verts pliés dans un soutien-gorge trempé de sueur. Les banques commerciales n’auront plus le droit d’importer physiquement de devises étrangères. Le seul usage légal du dollar ? Les virements électroniques, via le système bancaire formel.
« Il s’agit de poursuivre la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme », a déclaré André Wameso, le gouverneur de la banque centrale, dans un communiqué.
Mais tout le monde au Congo sait quelle est la véritable cible : le dollar lui-même.
Le billet vert est entré dans le sang congolais dans les années 1990, lorsque l’inflation a atteint un taux annuel de 2 000 %. Le franc est devenu une plaisanterie. Les gens ont cessé d’épargner en francs. Ils ont cessé d’afficher leurs prix en francs.
Aujourd’hui, toute transaction supérieure à cinq dollars se fait en monnaie américaine par pur réflexe. La plupart des citoyens ont plus confiance en un portrait fripé de George Washington qu’en leurs propres billets nationaux.
Ce n’est pas un combat nouveau. En 2024, la banque centrale a ordonné que tous les terminaux de paiement électronique n’acceptent que les francs congolais. Les commerçants ont haussé les épaules. Les clients ont râlé. L’économie, largement informelle et majoritairement non bancarisée, a trouvé des contournements. Le dollar en espèces est resté roi.
La nouvelle interdiction est plus agressive. En criminalisant les transactions physiques en dollars, l’État tente d’affamer le marché parallèle des devises. Mais voici le paradoxe : le même gouvernement qui veut tuer le dollar en espèces a toujours besoin des investissements étrangers.
Les géants miniers chinois et les entreprises technologiques américaines ne paient pas en francs. La tolérance pour les transactions électroniques en dollars n’est donc pas une concession — c’est une nécessité. Le dollar reste légal, mais à condition de laisser une trace numérique.
Cela peut sembler prudent. Mais dans un pays où moins de quinze pour cent de la population possède un compte bancaire, où l’électricité est aléatoire et l’accès à Internet un luxe, l’écart entre le décret et la réalité est un gouffre. Pour les pauvres des villes, pour les femmes du marché de Matonge, pour le chauffeur de taxi qui garde ses économies dans un bocal, les nouvelles règles pourraient n’avoir qu’un seul effet : un marché noir plus lucratif que jamais.
Le Congo n’est pas un pays comme les autres. Il abrite plus de cent millions d’habitants, une richesse minérale immense — du cobalt pour votre iPhone, du cuivre pour votre voiture électrique — et une pauvreté endémique.
Les États-Unis et la Chine se disputent ses ressources, mais sa propre monnaie ne peut pas rivaliser pour la confiance de son peuple. C’est là la blessure la plus profonde. Et aucun décret de banque centrale, si bien intentionné soit-il, ne pourra la guérir d’ici avril 2027.
Qu’est-ce qui le pourrait ? La stabilité. Un gouvernement qui dépense autant qu’il extrait. Un franc qui ne fond pas entre les doigts. En attendant, le dollar ne disparaîtra pas. Il se contentera de passer à la clandestinité — plus discret, plus risqué, et plus rebelle que jamais.
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