Quand Chancel Mbemba a arraché la victoire contre le Cameroun à Rabat dans le temps additionnel, puis quand les Léopards ont éliminé le Nigeria aux tirs au but quelques jours plus tard au même endroit, ce n’étaient pas seulement deux géants africains qui tombaient. C’était une page d’histoire qui se tournait pour un pays qui attend, depuis 1974, de retrouver la plus grande scène du football mondial.
La RDC n’est pas encore mathématiquement au Mondial 2026 : il reste l’ultime barrage intercontinental. Mais pour la première fois depuis des décennies, l’idée que les Léopards puissent à nouveau se présenter à une Coupe du monde ne relève plus de la nostalgie, mais d’un projet crédible.
En 1974, sous le nom de Zaïre, la sélection congolaise devient la première équipe d’Afrique subsaharienne à participer à une Coupe du monde, en Allemagne de l’Ouest. Sur le plan comptable, l’histoire est cruelle : trois défaites, aucun but marqué, quatorze encaissés, dont ce fameux 0–9 face à la Yougoslavie qui hante encore les mémoires.
Mais on oublie souvent que ce Zaïre-là était double champion d’Afrique et représentait alors le sommet du football continental. Depuis, la RDC est restée une “grande nation potentielle” : des talents à foison, une diaspora impressionnante, deux CAN dans l’armoire à trophées… mais aucune participation au Mondial depuis un demi-siècle.
C’est ce gouffre entre potentiel et réalité que l’équipe de Sébastien Desabre est en train de combler.
La RDC est depuis longtemps considérée comme un vivier inépuisable : défenseurs rugueux, milieux puissants, ailiers électriques, buteurs explosifs. Dans presque chaque grand championnat européen, on trouve un Congolais ou un joueur d’origine congolaise.
Le paradoxe, c’est que ce pays de football ne dispose ni d’un championnat local structuré et attractif, ni d’infrastructures dignes de son vivier, ni d’une fédération stable. La FECOFA est en crise permanente : pas d’élections, des querelles internes, des accusations de mauvaise gestion… au point que la FIFA a dû intervenir pour installer un comité de normalisation.
Aujourd’hui, la DRC vit une situation unique :
- pas de vraie fédération élue,
- un intérim à la tête de la FECOFA,
- des dirigeants limités dans leur pouvoir de décision.
Et pourtant… c’est précisément dans ce vide institutionnel que les Léopards ont commencé à rugir de nouveau.
Quand l’absence de fédération libère… le sélectionneur
Le plus fascinant dans cette renaissance, c’est qu’elle intervient au moment même où la FECOFA est paralysée. L’intérimaire à la tête de la fédération et son équipe ne peuvent pas prendre de décisions lourdes, ce qui a un effet inattendu mais salutaire :
le sélectionneur peut travailler sans pressions politiques ni ingérences de dirigeants.
Par le passé, les entraîneurs se voyaient souvent imposer des joueurs locaux, des “protégés” de tel président de club ou de tel réseau d’agents. Désormais, Sébastien Desabre sélectionne avant tout des joueurs qui évoluent dans des ligues de très haut niveau, dans la même logique que le Sénégal, le Cameroun ou le Nigeria.
Résultat :
- une équipe plus homogène tactiquement,
- un niveau d’exigence aligné sur les standards européens,
- une concurrence interne telle que le maillot national ne se donne plus, il se mérite.
Beaucoup de Congolais se posent la question, à voix haute :
“Et si nos structures officielles étaient, en réalité, notre principal problème ?”
Desabre, l’architecte discret d’une révolution
Arrivé à la tête de la sélection en 2022, Sébastien Desabre n’a jamais fait de bruit pour rien. Il a simplement posé une méthode.
- Un cadre tactique clair
À la CAN 2023 en Côte d’Ivoire, la RDC termine quatrième après un parcours solide, incluant un succès convaincant contre la Guinée en quart de finale, avant de céder d’un rien face au pays hôte puis à l’Afrique du Sud. Ce tournoi a servi de laboratoire tactique : bloc compact, transitions rapides, discipline défensive autour de Mbemba, et une attaque capable de punir à tout moment. - Un discours d’exigence, pas de victimisation
Desabre l’a souvent répété : son équipe a les moyens de “viser très haut”, à condition de se comporter comme une grande nation, tous les jours, à l’entraînement comme en match. On ne se cache plus derrière les excuses structurelles : on joue pour gagner, y compris contre les “grands noms”. - Une diplomatie efficace avec la diaspora
Le sélectionneur a réussi à convaincre de nombreux binationaux et joueurs de la diaspora de choisir les Léopards plutôt que d’attendre un hypothétique appel d’une sélection européenne. La majorité du groupe est désormais composée de joueurs formés ou installés dans les grands championnats. - Une gestion du vestiaire centrée sur la responsabilité
En donnant les clés du leadership à des cadres comme Mbemba – centenaire en sélections, symbole de régularité et buteur décisif contre le Cameroun – Desabre a installé une culture de responsabilité partagée plutôt qu’un star-system fragile.
Le fruit de ce travail s’est vu dans les barrages africains :
- victoire à l’arraché contre le Cameroun (1–0, but de Mbemba dans le temps additionnel),
- puis succès héroïque contre le Nigeria au bout d’une séance de tirs au but à Rabat.
Les Léopards ne gagnent plus seulement avec le talent brut, mais avec un projet de jeu, une discipline et une mentalité de compétiteurs.
La leçon des “modèles” algérien, marocain et sénégalais
La stratégie de Sébastien Desabre s’inscrit d’ailleurs dans une tendance lourde du football africain moderne : assumer pleinement la force de la diaspora.
Des pays comme l’Algérie, le Maroc ou le Sénégal ont déjà montré la voie :
- L’Algérie a bâti une grande partie de son effectif sur des joueurs nés ou formés en France, ce qui l’a conduite au titre de championne d’Afrique en 2019.
- Le Maroc a réalisé une Coupe du monde 2022 historique avec une majorité de binationaux issus des diasporas en Europe, atteignant les demi-finales et devenant la première nation africaine à ce niveau.
- Le Sénégal, champion d’Afrique 2021, mélange intelligemment talents locaux et joueurs de haut niveau évoluant en Premier League, Ligue 1, Bundesliga ou Serie A.
Les résultats sont là : titres continentaux, parcours remarqués en Coupe du monde, statut de nations respectées sur la scène internationale.
La RDC a longtemps hésité à adopter pleinement ce modèle, se déchirant parfois entre la valorisation symbolique du championnat local et l’appel évident des joueurs formés dans des structures européennes.
Desabre, lui, a tranché :
le maillot national ne se gagne pas par le passeport, mais par le niveau de jeu.
En s’appuyant sur la diaspora congolaise – nombreuse, bien formée, présente dans les grands championnats – les Léopards rejoignent enfin le club des nations africaines qui ont compris que leur force ne se limite pas aux frontières de leur territoire. C’est exactement ce virage stratégique qui peut transformer une grande promesse en puissance régulière sur la scène mondiale.
Une leçon pour tout le continent : laisser les techniciens travailler
Ce qui se joue avec la RDC dépasse le cadre d’un seul pays.
Dans trop de fédérations africaines, les sélectionneurs sont confrontés à :
- des ingérences politiques,
- des pressions pour aligner tel ou tel joueur,
- des changements de staff à la moindre contre-performance,
- des primes non payées, des camps de préparation improvisés.
Le cas congolais offre, paradoxalement, une expérience à grande échelle :
- moins d’ingérence directe de la fédération,
- plus de marge de manœuvre pour l’entraîneur et son staff,
- un groupe construit sur la performance sportive, pas sur le clientélisme.
Pour beaucoup d’analystes, la morale est simple :
quand on laisse les techniciens faire leur métier, le niveau monte et les résultats deviennent remarquables.
La question maintenant, pour Kinshasa, est limpide :
si, avec des structures fragiles, la RDC peut battre le Cameroun et le Nigeria en barrage, que pourrait-elle accomplir avec de vraies infrastructures et une fédération assainie ?
Les chantiers sont connus :
- Stades et centres d’entraînement
Des installations modernes à Kinshasa, Lubumbashi, Goma, Kisangani ou Bukavu ne seraient pas un luxe, mais un investissement stratégique. - Championnat local crédible
Réformer les compétitions internes, mieux encadrer les clubs, sécuriser les calendriers, professionnaliser les staffs : tout cela permettrait de faire émerger et de retenir plus longtemps les talents locaux. - Gouvernance sportive
Sortir définitivement du provisoire à la FECOFA, organiser des élections transparentes, renforcer les contrôles, séparer le politique du sportif. - Programme national pour la jeunesse
Le football reste un formidable outil social. Une politique publique qui relie écoles, académies et clubs pourrait transformer des milliers de vies – et, au passage, produire la prochaine génération de Léopards.
“L’équipe que le peuple mérite”
Dans les rues de Kinshasa, de Goma, de Lubumbashi ou de Bukavu, beaucoup de Congolais partagent le même sentiment :
“Enfin, on a une équipe à la hauteur de notre passion.”
Ce n’est pas seulement une question de résultats. C’est aussi une question d’attitude :
- une équipe qui se bat jusqu’à la 90ᵉ minute et au-delà,
- qui ne se cache pas face aux grandes nations,
- qui assume son histoire tout en visant plus haut que la simple participation.
Les Léopards ne sont pas encore au Mondial 2026, mais ils ont déjà gagné quelque chose de précieux : le respect retrouvé du continent… et surtout, la confiance de leur propre peuple.
Reste maintenant à savoir si l’État congolais et la future FECOFA auront l’intelligence de tirer toutes les leçons de cette campagne :
- laisser les entraîneurs travailler,
- investir dans les infrastructures,
- mettre fin à la cacophonie institutionnelle.
Si cette prise de conscience a lieu, alors la qualification pour la Coupe du monde ne sera pas un accident heureux, mais le début d’une nouvelle ère.
Et, cinquante ans après Zaïre 1974, le monde pourrait enfin découvrir ce que beaucoup d’Africains savent déjà :
la RDC n’est pas seulement un pays de talents.
C’est un géant. Et ce géant, enfin, est en train de se réveiller.@kazibaonline
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