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Le « chien » de Houston et la République que le Congo attend toujours
Joseph Kabila doit répondre de son héritage. Félix Tshisekedi doit répondre de sa parole. Mais au-delà des deux hommes, c’est la dignité de l’État congolais qui est en jeu.
Houston devait offrir aux Congolais un moment de respiration.
Après plus d’un demi-siècle d’absence, les Léopards retrouvaient la Coupe du monde. Dans les rues, les salons et les tribunes, le drapeau congolais réunissait pour quelques heures un peuple que la politique, la guerre, les appartenances régionales et les blessures de l’histoire divisent trop souvent. Félix Tshisekedi avait fait le déplacement pour soutenir l’équipe nationale et célébrer ce moment d’unité.
Mais pendant que les Léopards tentaient de rassembler la nation, un autre animal faisait son entrée dans le débat politique.
Devant des membres de la diaspora congolaise, le président aurait déclaré que des forces étrangères avaient écarté Laurent-Désiré Kabila avant d’installer « leur chien », Joseph Kabila, qu’elles pouvaient « dresser à leur guise ».
Le mot a aussitôt éclipsé le message.
Les proches de Joseph Kabila ont dénoncé une insulte qui rabaisse la fonction présidentielle. Les partisans de Félix Tshisekedi ont répliqué qu’il ne s’agissait pas d’une comparaison littérale, mais d’une métaphore décrivant un dirigeant supposément placé au service d’intérêts étrangers. Les uns ont crié à l’indignité; les autres ont applaudi une vérité qu’ils estiment longtemps dissimulée.
Pourtant, l’essentiel n’est pas de savoir si le mot « chien » devait être compris au sens propre ou figuré.
L’essentiel est ailleurs : que devient une République lorsque le chef de l’État remplace l’accusation démontrée par l’humiliation publique, tandis que ses adversaires répondent à l’injure par une injure plus violente encore?
Une métaphore peut aussi déshumaniser
L’argument du sens figuré ne suffit pas.
Tout le monde comprend que Félix Tshisekedi ne présentait pas Joseph Kabila comme un animal au sens biologique. Il voulait vraisemblablement le décrire comme un exécutant docile, installé au pouvoir pour servir ceux qui l’auraient soutenu.
Mais expliquer une métaphore ne l’innocente pas.
Dans la bouche d’un citoyen en colère, une parole excessive peut être regrettable. Dans celle d’un chef de l’État, elle devient un acte politique. Le président ne parle jamais seulement en son nom. Sa voix porte le poids de la magistrature suprême, de l’administration, des forces de sécurité et de la puissance publique.
Comparer un ancien président à un animal que l’on peut dresser revient à lui retirer symboliquement son autonomie, sa dignité et sa qualité d’acteur politique. Ce langage ne réfute pas ses idées. Il diminue sa personne.
Or, l’histoire nous enseigne que la déshumanisation commence rarement par une arme. Elle commence souvent par un mot que la foule applaudit.
On transforme d’abord l’adversaire en chien, en serpent, en cafard, en parasite ou en ennemi absolu. Puisque cet adversaire n’est plus présenté comme un citoyen, le priver de ses droits, l’exclure ou lui faire violence paraît progressivement moins grave.
Le Congo, pays meurtri par des décennies de conflits, de propagande et de stigmatisation communautaire, devrait connaître le danger de cette pente.
La fermeté politique n’exige pas la dégradation humaine.
Félix Tshisekedi pouvait dire : « Joseph Kabila a servi des intérêts étrangers. Voici les faits. »
Il pouvait affirmer : « Nous l’accusons d’avoir soutenu des forces qui combattent la République. La justice doit établir sa responsabilité. »
Il pouvait déclarer : « Son bilan a affaibli la souveraineté nationale et l’histoire le jugera. »
Ces paroles auraient été sévères. Elles n’auraient pas été faibles. Elles auraient surtout maintenu la différence entre la parole d’État et l’invective partisane.
Condamner le mot ne signifie pas absoudre Kabila
Refuser le langage employé par Félix Tshisekedi ne revient pas à blanchir Joseph Kabila.
L’ancien président a dirigé la République démocratique du Congo pendant près de dix-huit ans. Son passage au pouvoir demeure associé, pour une grande partie de la population, à la faiblesse des institutions, à l’impunité, à l’opacité dans la gestion des ressources, à la répression de certaines contestations et à l’incapacité persistante de l’État à protéger l’Est du pays.
Des accusations encore plus graves pèsent désormais sur lui. Le 30 avril 2026, le Trésor américain lui a imposé des sanctions, affirmant qu’il avait apporté son soutien au M23 et à l’Alliance Fleuve Congo afin d’influencer la situation politique en RDC.
Ces sanctions ne constituent pas, à elles seules, un procès contradictoire établissant définitivement une culpabilité. Mais elles sont suffisamment graves pour exiger des réponses précises.
Joseph Kabila ne peut pas réclamer le respect dû à un ancien chef d’État tout en refusant de répondre clairement aux interrogations sur son rôle politique, ses réseaux et ses relations présumées avec des forces qui occupent une partie du territoire national.
Son silence, longtemps présenté comme de la sagesse, ne peut devenir une stratégie permanente d’irresponsabilité.
S’il a soutenu une entreprise armée contre la République, il doit répondre de ses actes. Mais il doit le faire devant une justice indépendante, au cours d’une procédure crédible, fondée sur des preuves vérifiables et respectueuse des droits de la défense.
Une République digne ne protège pas les anciens présidents contre la justice.
Elle ne remplace pas non plus la justice par des surnoms.
L’indignation tardive des kabilistes
Les proches de Joseph Kabila ont raison sur un point : le président de la République doit surveiller son langage.
Mais leur indignation serait plus convaincante si elle ne semblait pas commencer au moment précis où leur propre chef devient la cible.
Pendant les années Kabila, combien de journalistes ont été intimidés? Combien d’opposants ont été arrêtés? Combien de militants ont été violentés? Combien de familles ont attendu des explications sur la disparition ou la mort d’un proche?
On ne peut pas découvrir la dignité humaine uniquement lorsqu’elle protège son camp.
La dignité de Joseph Kabila ne vaut pas davantage que celle du jeune manifestant anonyme maltraité par la police. Celle de Félix Tshisekedi ne vaut pas davantage que celle d’un opposant humilié, d’un journaliste menacé ou d’une famille déplacée dans le Kivu.
La République ne commence pas avec le PPRD et ne se termine pas avec l’UDPS.
La réaction de certains adversaires de Félix Tshisekedi révèle d’ailleurs la profondeur du problème. Pour condamner le terme « chien », ils ont répondu en qualifiant le président d’ignorant, d’incompétent, de jouisseur, de médiocre et de fils indigne. Ils prétendent défendre la dignité tout en utilisant le même langage de mépris.
C’est ainsi que le débat politique congolais s’appauvrit : une insulte en appelle une autre, chaque camp justifie son excès par celui de l’adversaire, et la nation finit par choisir non pas le meilleur argument, mais l’injure la plus spectaculaire.
Pendant ce temps, les questions essentielles disparaissent.
Qui finance la guerre? Qui exploite illégalement les minerais? Qui profite de l’affaiblissement de l’État? Pourquoi l’armée demeure-t-elle vulnérable? Pourquoi la justice inspire-t-elle si peu confiance? Pourquoi tant de Congolais doivent-ils attendre l’intervention d’une puissance étrangère pour apprendre ce que leurs propres institutions reprochent à un ancien président?
Le scandale du mot ne doit pas faire oublier la gravité des faits.
Mais la gravité des faits ne doit pas servir d’excuse à l’abaissement du langage.
Tshisekedi ne peut pas effacer son histoire avec Kabila
La déclaration de Houston soulève également une contradiction que le pouvoir actuel ne peut éluder.
Si Joseph Kabila n’était qu’un instrument docile de forces étrangères, comment expliquer que Félix Tshisekedi ait gouverné avec lui après l’élection controversée de 2018?
Cette élection a permis la première passation pacifique du pouvoir depuis l’indépendance. Mais elle fut également contestée par Martin Fayulu, par l’Église catholique et par plusieurs observateurs qui estimaient que les résultats officiels ne correspondaient pas aux données recueillies dans les bureaux de vote.
Quelques semaines plus tard, les camps Tshisekedi et Kabila concluaient une coalition. Dans le premier gouvernement, environ les deux tiers des postes revinrent aux alliés de l’ancien président.
Cette collaboration n’est ni une rumeur ni une invention de l’opposition. Elle appartient à l’histoire politique récente du pays.
Félix Tshisekedi peut expliquer qu’il avait hérité d’un Parlement dominé par le Front commun pour le Congo. Il peut soutenir qu’une coalition était nécessaire pour éviter une paralysie institutionnelle. Il peut rappeler qu’il s’est ensuite libéré de l’influence de son prédécesseur.
Ces arguments méritent d’être examinés.
Mais le président ne peut pas transformer aujourd’hui son ancien partenaire institutionnel en simple créature étrangère sans expliquer la nature de leur relation passée.
Si Kabila était entièrement contrôlé par des puissances extérieures, pourquoi avoir partagé le pouvoir avec lui?
Si la coalition était un compromis légitime imposé par les circonstances, pourquoi présenter aujourd’hui l’autre partie comme un animal dressé?
Et si l’accession de Félix Tshisekedi au pouvoir a été rendue possible par une alternance authentique, pourquoi utiliser une formulation qui jette indirectement une ombre supplémentaire sur les conditions de cette alternance?
Les Congolais n’ont pas besoin d’une histoire réécrite selon les alliances du moment. Ils ont besoin d’une vérité politique assumée.
Tshisekedi et Kabila ne sont pas deux étrangers qui se seraient rencontrés pour la première fois dans la crise actuelle. Ils furent successivement adversaires, partenaires, alliés institutionnels, concurrents, puis ennemis.
Le peuple congolais a le droit de demander ce qui s’est réellement passé entre eux.
Kabila récolte aussi ce qu’il a semé
Il existe néanmoins une leçon que le camp Kabila devrait méditer.
Les institutions démocratiques ne protègent pas seulement les citoyens contre les dirigeants. Elles protègent également les anciens dirigeants contre la vengeance de leurs successeurs.
Un président qui organise une élection transparente, accepte la volonté populaire et transmet le pouvoir sans arrangement opaque peut quitter la fonction avec une légitimité morale. Il demeure libre de défendre son bilan, de conseiller la nation et de participer au débat politique. S’il est poursuivi, il peut exiger que la justice respecte les institutions qu’il a lui-même contribué à consolider.
Mais lorsqu’un dirigeant fragilise les élections, politise les institutions et conserve des réseaux parallèles après son départ, il détruit aussi les mécanismes qui auraient pu protéger sa retraite.
Joseph Kabila récolte peut-être aujourd’hui une partie de l’insécurité institutionnelle qu’il a contribué à semer.
Si l’élection de 2018 avait été incontestable, si les résultats avaient été publiés de manière transparente et si la volonté des électeurs avait été respectée sans soupçon d’arrangement, l’ancien président occuperait probablement une place différente dans l’imaginaire national.
Peut-être vivrait-il paisiblement à Kingakati. Peut-être serait-il considéré comme l’homme qui, malgré les critiques sur son bilan, avait permis au Congo d’entrer véritablement dans l’ère de l’alternance démocratique.
Nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qu’aurait produit cette autre histoire.
Mais nous pouvons en tirer un principe essentiel : les élections honnêtes ne protègent pas seulement les vainqueurs; elles protègent aussi les perdants.
Un chef d’État qui pense uniquement à la manière de demeurer au pouvoir oublie qu’il aura un jour besoin des institutions pour vivre en sécurité après l’avoir quitté.
La fonction présidentielle appartient à la République
Félix Tshisekedi n’est pas un militant ordinaire lorsqu’il parle à Houston, Bruxelles, Kinshasa ou Mbuji-Mayi.
Il est président de la République.
Ses blessures personnelles, ses rancœurs, ses convictions et ses rapports avec son prédécesseur lui appartiennent. Mais la fonction qu’il occupe ne lui appartient pas. Elle lui est temporairement confiée par la nation.
Cette fonction exige davantage qu’un langage populaire ou des applaudissements enthousiastes. Elle impose une maîtrise de soi.
Un chef peut ressentir de la colère. Un président doit savoir la gouverner.
Un chef de parti peut chercher à mobiliser ses partisans. Un président doit se rappeler qu’il représente aussi ceux qui ne l’aiment pas, ceux qui ne votent pas pour lui et même ceux qu’il soupçonne de vouloir sa chute.
C’est précisément lorsque l’accusation est grave que la parole doit être précise.
Plus les faits reprochés à Joseph Kabila sont sérieux, moins ils devraient être réduits à une comparaison animale. Une affaire de souveraineté nationale, de rébellion armée et de trahison présumée mérite mieux qu’une formule destinée à provoquer les applaudissements d’une salle.
La dignité présidentielle ne consiste pas à parler doucement face à la trahison. Elle consiste à parler avec une autorité qui n’a pas besoin de l’insulte pour être entendue.
La diaspora ne doit pas devenir une cour d’acclamation
La scène de Houston interroge enfin la diaspora congolaise.
Lorsqu’un président voyage à l’étranger, il rencontre souvent des compatriotes heureux de voir le drapeau national, fiers d’approcher le pouvoir et désireux de célébrer l’image du pays. Cette émotion est légitime.
Mais une diaspora responsable ne doit pas devenir une chambre d’écho.
Elle ne sert pas le Congo lorsqu’elle applaudit automatiquement chaque déclaration du pouvoir. Elle ne le sert pas davantage lorsqu’elle rejette toute critique comme une attaque tribale, régionale ou partisane.
La diaspora dispose d’une liberté, d’un accès à l’information et d’une sécurité dont beaucoup de citoyens vivant au pays ne bénéficient pas toujours. Ces privilèges lui imposent une responsabilité particulière : questionner le pouvoir, protéger le pluralisme et refuser le culte de la personnalité.
Le patriotisme n’est pas l’art d’applaudir le président.
C’est le courage de lui rappeler qu’il n’est que le dépositaire temporaire d’une autorité appartenant au peuple.
Ni nostalgie kabiliste ni idolâtrie tshisekediste
Le Congo n’a pas à choisir entre la réhabilitation automatique de Joseph Kabila et l’adoration politique de Félix Tshisekedi.
Nous pouvons tenir deux vérités en même temps.
Joseph Kabila doit répondre de son bilan, de ses réseaux et des accusations graves qui pèsent sur lui.
Félix Tshisekedi doit répondre de sa manière d’exercer le pouvoir, de respecter les institutions et d’incarner la dignité présidentielle.
La responsabilité de l’un n’efface pas celle de l’autre.
Depuis trop longtemps, la politique congolaise tourne autour des personnes plutôt que des principes. Mobutu, Laurent-Désiré Kabila, Joseph Kabila, Étienne Tshisekedi, Félix Tshisekedi : chaque nom devient un camp, une identité, presque une religion. Le débat porte moins sur ce qui est juste que sur celui qui a parlé.
Or, une République adulte ne juge pas les actes selon l’identité de leur auteur. Elle applique les mêmes principes à tous.
Une insulte demeure indigne, même lorsqu’elle vise un homme que nous désapprouvons.
Une accusation demeure sérieuse, même lorsqu’elle concerne un homme que nous admirons.
Une élection truquée demeure une injustice, même lorsqu’elle profite à notre candidat.
Une justice instrumentalisée demeure dangereuse, même lorsqu’elle frappe notre adversaire.
Voilà la culture démocratique qui manque encore au Congo.
La véritable leçon de Houston
La polémique finira par passer. Une nouvelle crise, une autre déclaration ou une autre controverse occupera bientôt les réseaux sociaux.
Mais le Congo ne devrait pas oublier la leçon.
Une démocratie ne se reconnaît pas seulement à l’existence d’élections. Elle se reconnaît aussi à la manière dont le vainqueur traite le perdant, dont le pouvoir parle à l’opposition et dont la justice poursuit les anciens dirigeants.
La parole présidentielle peut éclairer une nation ou empoisonner son débat public.
Joseph Kabila doit comprendre que l’affaiblissement des institutions finit toujours par menacer ceux qui l’ont organisé.
Félix Tshisekedi doit comprendre qu’un président qui dégrade son adversaire dégrade aussi, même involontairement, la fonction depuis laquelle il parle.
Et les Congolais doivent comprendre qu’aucun dirigeant ne mérite une fidélité qui oblige à renoncer à son jugement moral.
Le pays a besoin de vérité sur la guerre. Il a besoin de justice pour les crimes. Il a besoin de transparence sur les élections. Il a besoin de dirigeants capables de répondre de leurs actes sans se cacher derrière leurs militants, leurs familles politiques ou leurs anciennes fonctions.
Le Congo mérite un débat ferme, courageux et sans complaisance.
Mais il mérite mieux qu’une querelle zoologique entre camps rivaux.
Il n’a besoin ni d’un maître, ni d’un « chien », ni d’une meute.
Il a besoin d’une République.

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