Dr Denis Mukwege face aux processus de Washington et de Doha : quand la paix se négocie sans les victimes congolaises

dr denis mukwege

Hypothéquer l’avenir de la RDC : le cri des victimes congolaises

Les prises de position du Dr Denis Mukwege sur les processus de Washington et de Doha ne sont pas de simples analyses diplomatiques. Pour nous, victimes congolaises de l’est de la RDC, ce sont des mots qui mettent enfin des mots sur notre vécu, notre colère et notre peur que l’avenir du Congo soit une fois de plus décidé sans nous et contre nous.

En dénonçant des accords conçus loin du peuple congolais, sans transparence ni véritable volonté de traiter les causes profondes du conflit, le Dr Mukwege décrit exactement ce que nous ressentons depuis des décennies : la paix devient un discours officiel, alors que, sur le terrain, nous continuons à enterrer nos morts, à fuir nos villages, à vivre dans des camps de fortune.

1. Une parole qui rejoint notre réalité

Le Dr Mukwege rappelle que depuis plus de 150 ans, l’histoire du Congo est façonnée par des puissances extérieures au détriment des aspirations de son peuple. Pour nous, cela n’est pas une phrase théorique : c’est notre quotidien.
On nous parle de « processus de paix », de « cadres d’accord » et de « feuilles de route », mais :

  • les bombardements ne cessent pas,
  • les déplacements de populations se multiplient,
  • les viols et les massacres continuent dans un silence assourdissant.

Lorsque le Dr Mukwege critique l’Accord-cadre de Doha parce qu’il ne contient ni mécanismes contraignants, ni calendrier clair, ni garanties d’application, ni dispositifs pour briser l’impunité, il décrit exactement ce qui nous inquiète : encore un texte qui fait joli sur le papier, mais qui ne change rien à la souffrance de ceux qui vivent sous le contrôle des groupes armés.

Pendant qu’on signe des protocoles à Doha, le M23 et l’Alliance du Fleuve Congo (AFC) poursuivent leurs offensives et violent le cessez-le-feu. Pour nous, cela signifie simplement que, malgré les grandes annonces diplomatiques, les armes parlent plus fort que les paroles.

2. Des processus opaques qui excluent les premiers concernés

Le Dr Mukwege insiste sur le manque de participation, de transparence et d’inclusion dans les processus de Washington et de Doha. Là encore, nous nous reconnaissons totalement dans ce constat.

Ces processus sont :

  • bilatéraux, alors que la crise est régionale, impliquant aussi l’Ouganda et le Burundi ;
  • opaques, alors que nous, peuple congolais, en supportons les conséquences sans jamais avoir voix au chapitre ;
  • contraires au droit international, car ils tendent à normaliser une agression armée au lieu d’y mettre fin.

En tant que victimes, nous voyons des réunions se tenir à Washington et Doha, mais personne ne vient nous demander :

  • ce que nous avons vécu,
  • ce que nous attendons de la justice,
  • comment nous imaginons une paix durable.

Nos voix, nos témoignages, notre souffrance ne semblent pas avoir de place à ces tables de négociation. Quand le Dr Mukwege dit que les victimes, les communautés locales et les vrais artisans de paix sont ignorés, nous ne pouvons qu’acquiescer : nous sommes réduits au silence pendant que d’autres décident à notre place.

3. Une « annexion de facto » que nous vivons dans nos chairs

Le Dr Mukwege souligne que la situation au Nord et au Sud-Kivu s’apparente à une annexion de facto : le Rwanda exerce une autorité illégale sur des zones congolaises, en violation de la Charte des Nations unies et du principe de souveraineté.

Pour ceux d’entre nous qui vivent ou vivaient dans ces zones, ce ne sont pas des concepts juridiques abstraits :

  • les drapeaux ont changé,
  • les lois de fait sont imposées par la force,
  • les ressources naturelles sont exploitées sans que nous en voyions les bénéfices,
  • les populations vivent sous la peur, l’arbitraire et la violence.

Le massacre récent de 22 personnes à Irhambi/Katana n’est pas un « incident » de plus dans un rapport : ce sont des vies arrachées, des familles brisées, une communauté traumatisée de plus. Et ce massacre s’ajoute à une longue série d’atrocités commises dans les zones occupées.

Quand le Dr Mukwege parle d’une politique du fait accompli et d’une stratégie de « talk and fight » – parler d’un côté, continuer la guerre de l’autre – nous savons exactement de quoi il parle. On négocie au-dessus de nos têtes pendant que nos villages sont pris, nos voisins disparaissent, nos filles sont violées, nos fils recrutés de force.

4. Entre irresponsabilité interne et agressions externes

Le Dr Mukwege pointe aussi une vérité douloureuse : nous, peuple congolais, sommes pris entre un État congolais défaillant et un Rwanda stratégiquement agressif.

  • D’un côté, un gouvernement dont l’inaction, les divisions, la corruption ou la faiblesse compromettent la souveraineté nationale et la protection des civils ;
  • De l’autre, un État voisin qui instrumentalise la présence résiduelle des FDLR pour justifier son ingérence et renforcer son contrôle sur nos minerais.

À cela s’ajoute la cupidité d’acteurs économiques étrangers. Pour eux, nos mines sont des opportunités d’affaires ; pour nous, ce sont souvent la cause de nos déplacements, des guerres et de la destruction de nos communautés.

Le Dr Mukwege rappelle que certains gouvernements et entreprises, en travaillant dans les zones occupées, contribuent à normaliser une situation illégale et immorale. De notre point de vue de victimes, cela donne l’impression qu’aux yeux du monde, nos vies valent moins que le cobalt, le coltan ou l’or enterrés sous nos pieds.

5. Ce que nous, victimes congolaises, demandons

En commentant la position du Dr Mukwege, nous ne faisons pas que l’approuver ; nous la prolongeons à partir de ce que nous vivons. Voici ce que nous demandons, en écho à ses propos :

Des sanctions fermes et crédibles
Nous attendons de la communauté internationale qu’elle applique réellement la Résolution 2773 du Conseil de sécurité :

  • retrait des troupes étrangères du territoire congolais,
  • démantèlement des administrations parallèles imposées par les groupes armés,
  • sanctions ciblées contre les responsables politiques, militaires et économiques qui financent, arment ou soutiennent l’agression.

L’inclusion réelle des victimes dans tous les processus de paix
Les accords ne peuvent plus se négocier sans les premiers concernés. Nous voulons :

  • des consultations locales réelles,
  • la participation des femmes, des survivants, des leaders communautaires, des jeunes,
  • des mécanismes de justice transitionnelle qui écoutent les victimes et protègent les témoins.

Une approche fondée sur la vérité, la justice et la reddition de comptes
Tant que les crimes resteront impunis, la guerre trouvera toujours de nouveaux visages. Nous soutenons la vision du Dr Mukwege sur la nécessité :

  • d’établir la vérité sur les massacres, les viols, les pillages,
  • de poursuivre les auteurs, quels qu’ils soient,
  • de reconnaître et de réparer les torts subis par les communautés.

La priorité absolue aux droits humains sur les contrats miniers
Nous demandons que les intérêts économiques ne passent plus avant :

  • la vie des civils,
  • la sécurité des villages,
  • la dignité des femmes, des enfants et des hommes congolais.

6. Refuser d’être la variable d’ajustement de la géopolitique

En fin de compte, le message du Dr Mukwege rejoint notre propre cri : nous refusons d’être la variable d’ajustement des rivalités géopolitiques.

Tant que des accords comme ceux de Washington et de Doha :

  • ignoreront les victimes,
  • protégeront davantage les équilibres diplomatiques que les vies humaines,
  • privilégieront le commerce des minerais au détriment de la justice,

ils ne pourront pas produire une paix authentique.

Nous, victimes congolaises, survivants, déplacés, orphelins, veuves, médecins, paysans, enseignants, jeunes et anciens, affirmons :

  • que notre droit à la sécurité, à la justice et à la souveraineté n’est pas négociable ;
  • que la paix ne peut se construire ni sans nous ni contre nous ;
  • que nos blessures ne sont pas une « variable » dans un calcul stratégique, mais une dette morale que le monde a envers nous.

La position du Dr Denis Mukwege nous donne des mots, une structure, une visibilité. À partir de ce qu’il dit, nous ajoutons ceci :
le temps est venu pour les Congolaises et les Congolais de reprendre la parole, de restaurer leur dignité et de revendiquer pleinement le contrôle de leur destin.


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