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29 octobre 2026
Événements

Kaziba, trente ans après : les morts attendent toujours justice

Kaziba commémore les massacres de 1996 sur fond de nouvelles violences. Trente ans après, les victimes attendent toujours vérité, justice et réparation.

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Trente ans après les massacres de 1996, Kaziba pleure ses morts et subit de nouvelles violences. Les victimes réclament vérité, réparation et justice face à une impunité persistante.

Tribune d’opinion | 28 octobre 2026

Trente ans devraient suffire pour qu’un enfant ayant survécu à un massacre devienne un adulte vivant en sécurité. À Kaziba, cette promesse demeure inaccomplie. Alors que la communauté commémore les tueries d’octobre 1996, la reprise des violences rend le souvenir inséparable de la peur. Les familles devraient pouvoir honorer leurs morts sans se demander si une nouvelle génération connaîtra le même sort.

Pour les victimes congolaises, cet anniversaire soulève une question à laquelle les déclarations diplomatiques n’ont jamais véritablement répondu : combien de fois une communauté doit-elle enterrer les siens avant que leur vie devienne une priorité pour la justice ?

Honorer la mémoire exige de la rigueur historique. Les forces mises en cause dans les massacres de Kaziba en 1996 étaient des éléments de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, l’AFDL, et de l’Armée patriotique rwandaise, l’APR, désignés ensemble par le sigle AFDL/APR dans le Rapport Mapping des Nations unies. Laurent-Désiré Kabila dirigeait l’AFDL. Ces distinctions sont essentielles : établir les responsabilités commence par identifier les forces concernées, les dates et les chaînes de commandement. Les rébellions successives ne doivent pas se fondre dans un récit confus où personne ne répond jamais de rien.

La mémoire locale retient le 28 octobre comme date de commémoration. Le Rapport Mapping situe les massacres de Kaziba dans la deuxième quinzaine d’octobre 1996 et date expressément un épisode du 16 octobre. Il fait état de 130 civils tués, dont 36 dans le centre commercial, avec des victimes inhumées près de l’église mennonite. Il décrit également des tueries à Namushuaga/Lukube et à Cihumba, le pillage de l’hôpital, des magasins et des habitations, ainsi que le saccage de la petite centrale hydroélectrique locale. La date commémorative et la chronologie du rapport méritent d’être respectées, sans être artificiellement confondues.

Derrière ces chiffres se trouvaient des êtres humains avec des noms, des proches, des responsabilités et des projets. Leur mort a privé des familles d’affection et de moyens de subsistance. La destruction d’un hôpital ou d’une installation électrique a prolongé les conséquences des attaques, en abîmant les conditions mêmes qui permettent à une communauté de vivre.

Voilà pourquoi la commémoration ne peut s’achever avec une cérémonie. Les fleurs et les prières comptent. Les noms gravés sur un monument aussi. Mais les familles ont également droit à des réponses : qui a donné les ordres ? Qui les a exécutés ? Qui aurait pu empêcher ces crimes ? Qui doit en répondre devant une juridiction indépendante ?

Le Rapport Mapping des Nations unies, rendu public le 1er octobre 2010, a fourni une base substantielle pour approfondir ces questions. Il a documenté 617 incidents présumés survenus en RDC entre mars 1993 et juin 2003. Il s’agissait d’un travail préliminaire de documentation, et non d’un jugement pénal établissant des culpabilités individuelles. Ses conclusions appellent des enquêtes complémentaires et des procès équitables. Cette distinction justifie précisément l’action judiciaire ; elle ne saurait raisonnablement servir à laisser le travail inachevé.

Seize ans après cette publication, les familles de Kaziba ne devraient plus avoir à expliquer pourquoi la documentation des crimes doit déboucher sur des actes.

Leur question sur un tribunal international est légitime. Le Conseil de sécurité a créé des tribunaux pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie. Ces institutions montrent qu’une justice pénale internationale peut être organisée lorsque les États prennent les décisions nécessaires. Elles révèlent aussi le caractère douloureusement sélectif d’un système dont la réponse dépend si fortement des accords politiques.

La Cour pénale internationale ne résout pas le problème central des crimes de 1996. Sa compétence en RDC commence le 1er juillet 2002. Aussi graves soient-ils, les crimes commis à Kaziba en 1996 se situent donc en dehors de sa compétence temporelle. Cette limite rend nécessaire le recours à d’autres juridictions compétentes ; elle n’efface ni les crimes ni la possibilité d’établir les responsabilités.

À mes yeux, cet échec prolongé relève de choix politiques autant que de faiblesses institutionnelles. Un mécanisme crédible exige un financement durable, des enquêteurs indépendants, des témoins protégés, l’accès aux preuves et une coopération effective pour les arrestations. Des enquêtes susceptibles de mettre en cause des acteurs congolais et étrangers puissants rencontreront des résistances. La diplomatie doit les affronter, au lieu d’y voir une raison permanente de différer la justice.

Les autorités congolaises portent également une responsabilité. Les hésitations internationales ne peuvent excuser les ingérences nationales, le manque de soutien aux tribunaux ou la protection politique de personnes soupçonnées de crimes. Les victimes méritent des institutions capables d’enquêter sans tenir compte du grade d’un suspect, de son appartenance politique ou de son utilité pour un gouvernement.

Le Rapport Mapping a examiné plusieurs possibilités judiciaires et estimé qu’un mécanisme mixte, réunissant du personnel congolais et international, serait le plus approprié dans les circonstances alors évaluées. Sa réflexion sur la justice transitionnelle rappelle que les victimes n’ont jamais été condamnées à attendre indéfiniment un seul modèle de tribunal.

Cet anniversaire présente un écho politique particulièrement amer. En 1996, Laurent-Désiré Kabila dirigeait l’AFDL. Le 12 octobre 2026, selon Radio Okapi, son fils Joseph Kabila a pris la direction du Front pour la refondation de la nation, le FRN, annoncé comme le successeur de la coalition AFC/M23.

La filiation ne constitue aucune preuve de culpabilité pénale. La responsabilité de crimes précis doit être établie individuellement, y compris lorsqu’il s’agit d’une éventuelle responsabilité de commandement. Le parallèle politique reste néanmoins saisissant : à trente ans d’intervalle, le père et le fils se retrouvent à la tête de mouvements armés, tandis que les communautés de l’est du Congo continuent de subir les conséquences des luttes pour le pouvoir national.

Pour Kaziba, ces conséquences sont immédiates. Le 19 octobre, ACTUALITE.CD rapportait une accalmie après plus d’une semaine d’affrontements entre les rebelles du FRN et les FARDC, appuyées par les Wazalendo. Ses sources signalaient des victimes civiles, des habitations détruites et des déplacements vers Luhwindja, Burhinyi et Bukavu. Une accalmie est bienvenue. Elle n’offre cependant pas aux familles déplacées la sécurité nécessaire pour reconstruire leur existence.

Pour celles et ceux qui se souviennent de 1996, ces nouveaux déplacements donnent à l’anniversaire une signification terrible. Le passé devient un avertissement sur l’avenir de leurs enfants. Comment enseigner que la vie humaine est sacrée lorsque tant de souffrances restent consignées dans des rapports, sans que les responsabilités soient pleinement établies ?

Les tribunaux, à eux seuls, ne mettront pas fin à la guerre. Mais lorsque la conquête du pouvoir se poursuit sans que les souffrances infligées aux civils fassent l’objet d’une véritable reddition de comptes, les risques de la lutte armée retombent surtout sur les personnes les moins capables de se protéger. L’impunité permet à chaque nouveau mouvement d’annoncer un commencement politique pendant que les victimes restent prisonnières d’une histoire inachevée.

Les victimes de Kaziba méritent une procédure judiciaire indépendante, dotée de moyens suffisants pour traiter les crimes de 1996, qu’elle passe par un tribunal international ou par un mécanisme hybride dûment constitué. Elles ont également droit à la protection des lieux de sépulture, à la préservation des témoignages, à un accompagnement des survivants, à des réparations effectives et à une participation aux décisions prises en leur nom. La protection des civils doit commencer immédiatement, parallèlement au travail judiciaire de longue haleine.

Cette justice doit examiner les actes de toutes les forces mises en cause. Sa légitimité dépend des preuves et de procès équitables. Aucune communauté ethnique ne doit porter une culpabilité collective. Aucun camp politique ne doit bénéficier d’une immunité collective.

En ce trentième anniversaire, l’hommage le plus significatif serait un engagement public assorti d’un calendrier, de ressources et d’institutions chargées de le concrétiser. Une nouvelle déclaration de compassion ne répondra pas aux questions des familles.

Les morts de Kaziba ont droit à la justice. Les vivants de Kaziba ont droit à la paix, et à la possibilité de vieillir sans peur.

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